
Il y a des joueurs qui vous font aimer un sport, et il y a des joueurs qui vous rendent accro à vie. David Duval appartient à la seconde catégorie pour moi. Pas Tiger, pas Seve, pas les légendes qu’on cite par réflexe quand on parle de golf des années 90-2000. David Duval. Les lunettes enveloppantes Oakley, le visage impassible, ce swing d’une pureté presque clinique. Voilà l’homme qui a été mon moteur, à une époque où regarder du golf à la télévision en France relevait presque du parcours du combattant.
AB Sport, Pathé Sport, et la traque du signal golf :
Il faut se remettre dans le contexte. À la fin des années 90, suivre le golf américain depuis la France n’avait rien d’évident. Tout passait par le câble, avec AB Sport en pionnier, puis Pathé Sport qui a pris le relais. On guettait les grilles de programme, on organisait ses soirées, parfois ses nuits, autour d’un horaire de diffusion décalé pour voir un tour final du PGA Tour. Ce n’était pas du streaming à la demande, ce n’était pas un replay accessible en deux clics : c’était un rendez-vous, presque une cérémonie. Aujourd’hui, on a Golf+ pour les abonnés classiques, ou pour les plus téméraires (les vrais addicts, disons-le) l’IPTV avec Golf Channel et Sky Sports Golf en illimité, 24 heures sur 24, n’importe quel tournoi de la planète à portée de télécommande. Le changement est vertigineux. Mais je ne suis pas sûr que l’émotion soit la même. Il y avait quelque chose dans la rareté de l’accès qui rendait chaque round regardé plus précieux.

L’enfance qui a forgé la carapace :
Pour comprendre le personnage Duval, ce visage fermé et ces lunettes noires qui ne le quittaient jamais, il faut remonter à son enfance, et elle n’a rien eu de facile. Quand David avait neuf ans, son frère aîné Brent, alors âgé de douze ans, a développé une anémie aplasique, une maladie du sang extrêmement grave. Sa seule chance de survie reposait sur une greffe de moelle osseuse, et c’est David lui-même qui s’est révélé compatible comme donneur. Il a subi l’intervention, plusieurs prélèvements douloureux, dans l’espoir de sauver son frère. Malgré tout, Brent n’a pas survécu.
Cette perte a fait voler en éclats l’équilibre familial. Le couple de ses parents, Bob et Diane, n’a pas résisté à ce deuil, et ils ont fini par divorcer. Face à ce chaos, le jeune David s’est réfugié dans le golf, un endroit où il pouvait se couper du monde et canaliser toute cette douleur qu’il ne savait pas exprimer autrement. On a souvent parlé de lui comme d’un joueur taciturne, distant, presque inaccessible avec ces lunettes qui masquaient son regard. Mais avec ce qu’il avait traversé enfant, cette carapace n’était pas un choix de communication, c’était une nécessité de survie. Il lui a fallu se construire cette armure pour devenir celui qu’il allait devenir, l’un des meilleurs joueurs de golf de sa génération.
1999, l’année où Duval a fait vaciller le trône de Tiger :
Pour comprendre ce que représentait David Duval à cette époque, il faut se rappeler le contexte sportif. Tiger Woods venait d’exploser sur la scène mondiale, avec cette victoire historique au Masters 1997 qui avait changé la perception du golf pour toute une génération. Le monde entier attendait la suite du récit Tiger, cette domination annoncée, écrasante, presque inévitable. Et puis il y a eu Duval.
En 1998, il a terminé en tête de la liste des gains du PGA Tour avec quatre victoires. Mais c’est en mars 1999 que tout a basculé. Au Players Championship, sur le parcours de Sawgrass qu’il connaissait par cœur pour avoir grandi tout près, Duval a livré une performance de sang-froid total : birdie au 17, le fameux green-île, pour s’imposer avec deux coups d’avance. Ce jour-là, il n’a pas seulement gagné un tournoi. Il a détrôné Tiger Woods du rang de numéro un mondial, mettant fin à un règne de 65 semaines consécutives. Je me souviens de cette sensation en apprenant la nouvelle : quelqu’un avait réussi à faire ce que tout le monde pensait impossible. Duval est resté quinze semaines au sommet du classement mondial cette année-là, devenant le seul joueur, avec Woods lui-même, à occuper cette place depuis l’arrivée de Tiger sur le circuit.

Le 59 du Bob Hope Chrysler Classic :
Et puis il y a eu ce jour de janvier 1999 qui reste, encore aujourd’hui, l’un des moments les plus vertigineux de l’histoire du golf professionnel. Lors du dernier tour du Bob Hope Chrysler Classic, sur le Palmer Course de PGA West, Duval a rendu une carte de 59. Avant lui, seuls deux joueurs avaient réussi cette performance dans l’histoire du PGA Tour, Al Geiberger et Chip Beck, mais aucun ne l’avait fait lors d’un dernier tour, avec la pression de la victoire à la clé. Onze birdies, un eagle, dix-sept greens en régulation sur dix-huit. Une partie quasi parfaite, décrite par son propre partenaire de jeu comme “facile” tellement le fer en main de Duval semblait relever de l’évidence ce jour-là.
C’est ce round précis qui a fait de moi un addict, un vrai. Voir un être humain dérouler un golf d’une telle perfection, sous une pression pareille, ça vous marque à vie quand vous avez cet âge où tout ce que vous regardez à la télévision devient une référence absolue. Je n’ai jamais oublié ce sentiment.

L’Open Championship 2001, l’apogée avant la chute
Duval a fini par décrocher son unique titre du Grand Chelem à l’Open Championship 2001, à Royal Lytham & St Annes, avec une victoire nette de trois coups sur le reste du champ. Un discours de vainqueur salué par les commentateurs britanniques comme “modeste et sincère”, à l’image du personnage. C’était le sommet logique d’une carrière qui, entre 1997 et 2001, avait vu Duval remporter treize titres sur le PGA Tour.
Puis, presque aussi soudainement qu’elle s’était élevée, sa carrière s’est effondrée. Blessures au dos, aux poignets, à l’épaule, ajustements de swing en cascade, perte de confiance. Duval a chuté au classement des gains, jusqu’à sortir presque totalement du radar au milieu des années 2000. Cette trajectoire, cette ascension fulgurante suivie d’une chute tout aussi brutale, fait aussi partie de ce qui rend son histoire si marquante. Le golf, plus que n’importe quel autre sport peut-être, ne pardonne rien et n’épargne personne, même les plus grands.

Ce qu’on appelle son “downfall”, et ce que j’y vois vraiment
En tant que fan absolu de Duval depuis toutes ces années, j’entends souvent parler de son “downfall”, cette chute vertigineuse après l’Open Championship 2001, comme d’une tragédie sportive pure et simple. Blessures, perte de confiance, dégringolade au classement mondial. C’est le récit qu’on retient en général. Mais moi, je vois les choses différemment.
C’est à cette période, justement, que Duval a rencontré celle qui allait devenir son épouse, Suzanne, qui avait déjà trois enfants d’une précédente relation. Je pense sincèrement que c’est à ce moment-là qu’il a obtenu ce qu’il avait toujours cherché sans jamais l’avoir eu : une vraie famille, stable, aimante, après une enfance brisée par le deuil et le divorce de ses parents. Il l’a dit lui-même par la suite : c’est ce qui compte le plus pour lui, plus important que tout le reste, plus important même que le golf. Et cette chose-là, il a fini par pouvoir ranger les lunettes noires pour l’accueillir pleinement, se mettre à devenir l’homme qu’il est aujourd’hui. Le déclin sportif n’a jamais été toute l’histoire. Pour moi, c’est même l’inverse : c’est le moment où Duval a gagné ce qui comptait vraiment.

Paris, 2018 : croiser une légende sans que personne ne le sache
Il y a un souvenir personnel que je veux raconter ici, parce qu’il résume à lui seul ce que représente Duval pour moi. En 2018, à l’occasion de la Ryder Cup au Golf National, près de Paris, David Duval faisait partie du staff américain en tant que vice-capitaine de l’équipe. Je l’ai croisé sur place. Autour de moi, personne ne semblait le reconnaître. Pour la plupart des spectateurs présents ce jour-là, c’était juste un homme parmi d’autres dans l’organisation, un visage anonyme au milieu de la foule concentrée sur les stars du moment.
Moi, j’étais bouleversé. Vraiment, profondément ému. Voir en chair et en os l’homme dont j’avais suivi la trajectoire depuis mon adolescence, celui qui avait fait tomber Tiger Woods de son trône, celui du 59 mythique à PGA West, c’était comme voir ressurgir d’un coup toutes ces soirées passées devant AB Sport ou Pathé Sport à guetter la moindre image de golf américain. Personne autour de moi ne pouvait comprendre ce que ce moment représentait. C’était mon moment, silencieux et intense, une sorte de boucle bouclée avec vingt ans d’admiration condensés en quelques secondes.

Pourquoi Duval reste unique:
Il y a beaucoup de champions dans l’histoire du golf, beaucoup de records, beaucoup de trajectoires spectaculaires. Mais peu de joueurs incarnent aussi bien cette idée que le sommet du sport est fragile, éphémère, presque cruel dans sa capacité à distribuer puis reprendre la grâce. David Duval a été, pendant quelques mois en 1999, l’homme qui jouait le meilleur golf de la planète. Il a fait vaciller un règne que tout le monde pensait éternel. Et puis il est redevenu un homme comme les autres, luttant contre son propre corps et sa propre tête pour retrouver ne serait-ce qu’une fraction de cette magie.
C’est peut-être ça, au fond, qui me touche le plus chez lui : l’humanité derrière la performance. Le rappel que même au sommet absolu du jeu, on reste vulnérable. Et c’est sans doute pour ça qu’en le croisant à Paris en 2018, entouré de gens qui ne savaient pas qui il était, j’ai ressenti quelque chose que je n’oublierai jamais.

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